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Bambey : Là où la Croix glorieuse s’est faite lourde

Hier, le nom que porte la paroisse de Bambey s’est mis à peser sur elle comme il n’avait jamais pesé. Car quelques heures avant la messe de sa fête titulaire, la paroisse Sainte-Croix de Bambey, dans le diocèse de Thiès, a perdu son curé, l’abbé Osario Gomis, mort dans un accident. La célébration de la Croix glorieuse, fixée au 14 septembre, avait été reportée au 20 pour que Mgr Jean-Baptiste Valter Manga puisse la présider.

Ce poids, l’Évangile le connaît depuis un autre matin de sidération. Au matin de Pâques, les apôtres s’étaient enfermés dans une salle par crainte après avoir perdu leur Maître, et Jésus Ressuscité vint se tenir au milieu d’eux sans forcer les portes ni reprocher leur peur, en leur disant seulement : « La paix soit avec vous » (Jn 20, 19). Mgr Manga a repris ces mêmes mots pour ouvrir la messe de Bambey. L’assemblée verrouillée par le choc a ainsi reçu la parole adressée à des cœurs verrouillés par la peur, avant toute explication et avant toute consolation.

L’évêque a célébré comme prévu et n’a rien changé à son homélie qu’il avait préparée pour la fête. Garder un texte écrit avant le deuil, c’est refuser de faire de la liturgie un commentaire de l’actualité, et c’est laisser la Parole de Dieu parler par elle-même plutôt que par la circonstance. La chorale a chanté avec le seul orgue, sans les tam-tam et autres batteries qui portent la joie, et leur absence a laissé un vide que l’assemblée a rempli de son silence. Forme que prend parfois la prière quand les mots manquent.

Ce même matin de Pâques, après avoir salué la paix, Jésus montre à ses disciples ses mains et son côté, et c’est en voyant ses plaies qu’ils se réjouissent de reconnaître le Seigneur (Jn 20, 20). Le corps glorieux ne les efface pas, il les garde comme le lieu où se lit la victoire. Ce paradoxe est inscrit dans le nom même de la paroisse de Bambey, sans qu’elle ait choisi le jour où il lui coûterait le plus. Hier a exigé qu’elle le croie au moment précis où il faisait le plus mal.

Ce nom a eu, hier, le visage d’un homme. Ceux qui l’ont connu retiennent de l’abbé Osario Gomis un pasteur disponible et joyeux, épris de la vie qu’il donnait sans compter. Ce don ne se réservait pas à un jour d’exception : il se répétait chaque matin dans le geste qui fait un prêtre, prendre le pain, rendre grâce, le rompre, le donner, puis descendre de l’autel vers ceux qu’il venait de nourrir pour les écouter et les visiter. L’accident d’hier a interrompu une donation déjà en cours, et c’est cette donation, plus que les circonstances de sa fin, que l’Église confie à Celui qui a lui-même été livré.

Cette donation ne s’est pas refermée sur la seule paroisse. Le prêtre de Bambey allait aussi vers les musulmans de sa paroisse, dans un pays où chrétiens et musulmans partagent les mêmes rues et souvent les mêmes deuils. Jésus avait annoncé qu’élevé de terre, il attirerait à lui tous les hommes, et non les siens seuls (Jn 12, 32) : une croix qui attire de la sorte ne se referme sur aucune appartenance. Le dialogue qu’il pratiquait prolongeait ainsi, sans le nommer, ce que sa mort vient aujourd’hui rappeler à sa paroisse.

À la fin de la messe, Mgr Albert Sène, administrateur diocésain de Thiès, a dit aux fidèles que la croix était lourde ce matin-là, mais qu’elle débouche sur la résurrection. Il a nommé le poids avant la promesse, dans cet ordre précis, car on n’entre dans Pâques qu’en traversant le Vendredi saint. Les disciples d’Emmaüs en avaient fait l’expérience sur la route : Jésus ne nia pas leur tristesse, il leur demanda seulement s’il ne fallait pas que le Christ souffrît pour entrer dans sa gloire (Lc 24, 26). Une consolation trop pressée aurait offensé le deuil de Bambey, une plainte sans issue aurait trahi sa foi, et la parole de l’administrateur a évité l’une et l’autre.

Que Dieu accueille l’abbé Osario Gomis dans la paix qu’il a lui-même annoncée sans se lasser, et qu’Il console sa famille dont la peine rejoint celle d’une paroisse, du presbyterium et de tout un diocèse. La croix a pesé sur Bambey ce dimanche 20 septembre 2026, et le Ressuscité, qui n’a rien caché de ses propres plaies, ne s’éloignera pas de celles que nous portons tous dans la foi.

Abbé Roger Gomis