DROITS HUMAINS EN AFRIQUE:Quand le pouvoir étouffe les libertés au Togo et au Burundi
La fermeture de l’espace civique, les restrictions des libertés fondamentales et les stratégies de conservation du pouvoir politique sont au cœur de deux rapports présentés à Dakar. Consacrés respectivement au Togo et au Burundi, ces travaux alertent sur les menaces qui pèsent sur la démocratie et les droits humains, tout en appelant à une réponse plus ferme des institutions régionales et internationales.
La situation des droits humains au Togo et au Burundi suscite de nouvelles préoccupations au sein des organisations de la société civile. À Dakar, deux communications présentées dans le cadre du Forum des ONG et de la 89e session de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples mettent en lumière les mécanismes de restriction de l’espace civique, les atteintes aux libertés fondamentales et les stratégies d’instrumentalisation politique. Si les réalités diffèrent d’un pays à l’autre, les deux rapports soulignent les risques liés à la concentration du pouvoir et à l’affaiblissement des contre-pouvoirs. Au Togo, l’exposé de Rodrigue K. A. Ahégo, coordinateur national de Tournons La Page (TLP-Togo), intitulé « Du verrouillage civique à l’ingénierie constitutionnelle », analyse les liens entre la restriction des libertés publiques, l’autoritarisme institutionnel et les changements constitutionnels destinés, selon l’auteur, à assurer la pérennité du pouvoir politique. Le rapport dénonce notamment les entraves aux manifestations de l’opposition et de la société civile, les pressions exercées sur les médias, les poursuites visant des journalistes ainsi que les restrictions périodiques des réseaux sociaux lors des périodes de tension politique. Il évoque également la marginalisation des syndicats et les difficultés rencontrées par les organisations de défense des droits humains dans l’exercice de leurs activités.
La réforme constitutionnelle de 2024 au cœur des controverses
L’étude accorde une place centrale à la réforme constitutionnelle adoptée en mars et avril 2024. Celle-ci a profondément modifié l’organisation des pouvoirs au Togo, avec le passage à un régime parlementaire. Le rapport critique notamment le transfert de l’élection du président de la République au Parlement et la création du poste de président du Conseil des ministres, attribué à Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis 2005. Pour les auteurs de cette analyse, cette réforme réduit la capacité des citoyens à choisir directement le chef de l’exécutif et soulève des interrogations sur les conditions de l’alternance démocratique. Le document revient également sur l’arrêt de la Cour de justice de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), saisi par des organisations de la société civile et des partis politiques. Selon le rapport, la juridiction régionale a relevé des manquements aux exigences de consultation inclusive et qualifié juridiquement la réforme de changement anticonstitutionnel de gouvernement. Au-delà du cas togolais, l’étude pointe une application jugée inégale des normes régionales. Elle estime que les organisations africaines réagissent généralement plus fermement aux coups d’État militaires qu’aux modifications constitutionnelles controversées opérées par des régimes civils. Elle recommande ainsi de renforcer les mécanismes de suivi des décisions de justice, de protéger l’espace civique et de conditionner certains appuis financiers au respect des engagements démocratiques.
Au Burundi, une jeunesse instrumentalisée
Au Burundi, le rapport présenté par Tournons La Page (TLP-Burundi), s’intéresse à une autre dimension de la crise des droits humains : l’instrumentalisation politique de la jeunesse. Intitulée « La jeunesse en otage : comment le pouvoir politique façonne, mobilise et contrôle la jeunesse au Burundi ? », l’étude décrit les mécanismes par lesquels les jeunes sont mobilisés au service d’intérêts politiques, notamment lors des échéances électorales. Le document situe un tournant majeur en avril 2015, lorsque la contestation du troisième mandat de l’ancien président Pierre Nkurunziza a été suivie, selon les auteurs, d’une répression ayant fait des milliers de morts, majoritairement parmi les jeunes. Il fait également état d’arrestations et de détentions arbitraires, d’enlèvements, de disparitions forcées, de cas de torture et de départs en exil. Dans ce contexte, les défenseurs des droits humains, les journalistes, les avocats et les voix critiques sont présentés comme des cibles privilégiées. Le rapport dénonce aussi le verrouillage de l’espace civique et l’utilisation de l’appareil judiciaire à des fins de répression politique.
64 % de la population burundaise âgée de moins de 26 ans
L’importance démographique de la jeunesse donne une dimension particulière aux constats de cette étude. Malgré ce poids démographique, les jeunes seraient fortement exposés aux stratégies de mobilisation et de contrôle des acteurs politiques. Le rapport évoque leur utilisation dans les rassemblements, les démonstrations de force et certaines actions violentes contre les voix dissidentes. L’étude dénonce également les promesses de bourses d’études, d’emplois, de postes politiques ou de financements de microprojets utilisées pour attirer les jeunes. Elle fait état de contributions financières forcées au profit du parti au pouvoir et de sanctions contre les personnes qui refusent de s’y soumettre, pouvant aller jusqu’à des restrictions d’accès à certains services sociaux et administratifs. À l’approche des élections, les discours de haine fondés sur les appartenances politiques et identitaires contribueraient, selon le rapport, à exacerber les tensions. Après les scrutins, les promesses non tenues alimenteraient la désillusion, la perte de confiance envers les institutions et les départs vers l’étranger. Pour les auteurs, cette instrumentalisation fait des jeunes à la fois des acteurs et des victimes des abus. Le chômage structurel, le sous-emploi, l’analphabétisme et le faible niveau d’instruction sont identifiés comme des facteurs de vulnérabilité.
Un appel à la responsabilité des institutions régionales
Malgré leurs différences, les deux rapports convergent sur la nécessité de renforcer les mécanismes de protection des droits humains et de garantir une participation citoyenne effective. Au Togo, les recommandations portent notamment sur l’exécution des décisions de la Cour de justice de la CEDEAO, le respect des normes démocratiques et la protection des organisations de la société civile. Au Burundi, l’étude préconise la réouverture de l’espace civique, une meilleure représentation des jeunes dans les instances de décision et la mise en place de projets favorisant leur autonomie économique. Elle appelle également les partis politiques à mettre fin à la manipulation de la jeunesse et invite les médias et les organisations de la société civile à poursuivre leur travail de surveillance, de sensibilisation et de plaidoyer. Les partenaires internationaux sont, eux aussi, invités à conditionner leurs appuis au respect des engagements pris par les États et à soutenir les organisations qui œuvrent à la défense des libertés fondamentales.
Mame Diarra DIENG

