LFR 2026 : anatomie d’un blocage Analyse arrêtée au dimanche 25 octobre au soir Par Moustapha DIAO
Ce qui s’est passé
Le 19 octobre, lors d’un point de presse, Ousmane Sonko annonce que Pastef ne votera pas la LFR en l’état, exige que le contrôle des fonds spéciaux du Président soit acté avant tout vote, et défie le Premier ministre à un débat public, que celui-ci décline.
Le 23, la Commission des finances rejette le texte, après un renvoi pour compléments et un mémorandum du Gouvernement. Pastef publie cinq conditions, Takku Wallu s’abstient. Dimanche, le Premier ministre tient une conférence de presse, Pastef répond par un point de presse. La plénière est fixée à mardi 27, à 10 heures.
Trois lectures de la même crise
Pastef : un Parlement qui n’est pas une chambre d’enregistrement et qui réclame des garanties sur l’investissement, l’énergie, le CERP, les fonds spéciaux et la dette.
Takku Wallu : deux alliés qui ont conduit ensemble le pays dans l’impasse. Le budget a été élaboré par Sonko, promulgué et aggravé par le Président Faye.
L’exécutif : une LFR qui s’inscrit en droite ligne de la loi de finances initiale élaborée et défendue par Ousmane Sonko, face à une majorité qui fait de « l’obstruction ».
Les contradictions de Pastef
1. Un budget renié par ses auteurs. Pastef exige la « sincérité » de prévisions qu’il a votées avec 130 députés sur 165, et dont son chef avait porté la première version. Son communiqué n’en dit pas un mot.
2. Protéger l’investissement et contenir la dette : il faut choisir.
Le budget d’investissement passe de 2 803,9 à 2 248,9 milliards, soit 555 milliards de moins. Le ministère parle d’une reprogrammation pour 2027, selon les ressources et la maturité des projets, avec deux options une fois les salaires et la sécurité couverts : reprogrammer, ou creuser le déficit et l’endettement.
Pastef réclame le réexamen de ces coupes et, dans le même texte, la sincérité des déficits et la transparence sur la dette. Refuser la reprogrammation sans dire quelles dépenses couper, c’est choisir le déficit sans l’assumer.
3. Moins de recettes, plus de charges.
Le Premier ministre a posé l’équation : 340 milliards de recettes en moins, 540 milliards de charges en plus. Les subventions énergétiques passent de 250 à 790,3 milliards.
Sonko critique la baisse prévue ensuite, à 552 milliards, liée au plafond de 1 % du PIB de l’accord FMI. Sa logique est de compenser par une baisse de fiscalité sans hausse des prix. C’est une perte de recettes supplémentaire dans un budget qui en perd déjà 340 milliards.
4. Un plan de redressement qui était le leur.
À fin septembre, 173,3 milliards ont été mobilisés sur 326 prévus, soit 53,2 %. Les lignes qui sous-performent, jeux de hasard, mobile money, régularisation foncière, sont des mesures de l’époque où Sonko dirigeait le Gouvernement. Le PRES n’a pas « rien rapporté », mais il est loin de son objectif.
5. Un dialogue qui s’assortit de conditions. Le communiqué disait « ouvert au dialogue avant la plénière ».
Mais le texte a été rejeté malgré les informations et clarifications complémentaires, et le point de presse y ajoute une exigence de respect. Le Premier ministre a renouvelé son invitation à Sonko : « Nous ne sommes pas des ennemis. »
El Malick Ndiaye a répondu en demandant avec qui il entendait dialoguer.
6. Des bourses « non bloquées ». El Malick Ndiaye affirme que les députés ne cherchent pas à bloquer les bourses de sécurité familiale. Le Gouvernement les présente comme un acquis de la LFR, de 35 à 70 milliards. Il faudra que Pastef dise comment elles sont financées si le texte tombe.
7. Une parole sans questions.
Le Premier ministre a tenu une conférence ouverte aux journalistes et invité Pastef à faire de même plutôt que de s’en tenir à de simples points de presse. Réponse du député Amadou Ba : la question ne concerne pas le Premier ministre.
Le chantage, sans le mot
D’un côté, cinq conditions, dont certaines posées « avant tout vote ». De l’autre, une plénière dont l’issue en dépend. Takku Wallu nomme l’enjeu : le paiement des agents publics et le fonctionnement des services essentiels, pris en otage par une rivalité de pouvoir. Le Premier ministre a lancé : « Ne punissez pas le peuple. »
Le pouvoir sans la responsabilité.
Pastef a refusé d’entrer au Gouvernement, mais tient l’Assemblée. Le Premier ministre a distingué l’obstruction des amendements et rappelé que formuler un amendement met face à la responsabilité de la constitutionnalité.
Un amendement doit être chiffré et gagé. Pastef annonce des alternatives concrètes, mais à ce stade aucun texte n’a été déposé.
Les angles morts de l’exécutif
Le ministère reconnaît lui-même que des lignes du PRES ont sous-performé et que le budget voté reposait sur des recettes surestimées. Il confirme aussi que l’accord avec le FMI conditionne certains financements, ce qui nourrit la thèse de l’ajustement structurel défendue par Pastef. Ses explications n’ont pas été vérifiées de manière indépendante.
Sur le ton, Pastef reproche au Premier ministre d’avoir dit que ses députés « ne parlent pas bien français » en assimilant ces mots à des injures. Pastef reproche aussi des « menaces » : le Premier ministre a évoqué « tous les outils institutionnels » tout en excluant, à ce stade, l’épreuve de force à l’approche des JOJ du 31 octobre. Il offre à Pastef un prétexte pour refuser la main tendue.
Ce qui se joue mardi
Trois issues : un accord avant la plénière, une adoption après amendements, ou un blocage. Dans ce dernier cas, une motion de censure est évoquée et une crise institutionnelle suivra certainement. Le critère reste le même : qui propose, avec quels chiffres, et qui accepte de répondre aux questions.
Refuser un budget est un droit. Refuser de dire comment on le corrige, tout en gardant la main sur le vote, est une tactique.
Moustapha DIAO
